Entrevue avec Anne de Vernal, Membre distinguée de l’ACP, le 26 novembre 2025
Anne de Vernal est Professeure au Département des sciences de la Terre et de l’atmosphère à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), et au Centre de recherche sur la dynamique du système Terre (GEOTOP); elle est aussi Professeure associée à l’Institut des Sciences de la Mer de Rimouski (ISMER-UQAR). Anne est reconnue mondialement pour ses contributions majeures dans les domaines de la palynologie et des paléoenvironnements du Quaternaire.
À l’occasion de son investiture en tant que Membre distinguée de l’Association Canadienne des Palynologues (ACP) en 2025, Anne a gentiment accepté de répondre à quelques questions pour l’association. L’entrevue s’est déroulée cordialement via Teams le 26 novembre 2025, entre Manuel Bringué, Président de l’ACP, à Calgary, et Anne à Montréal.
Peux-tu nommer les personnes qui ont le plus influencé ta carrière ? De quelle manière t’ont-ils influencé ?
Claude Hilaire Marcel certainement, qui m’a influencée, et qui m’a encouragée, dès que j’avais une idée un petit peu farfelue, à aller l’explorer.
Pierre Richard qui m’a stimulée pour apprendre la palynologie. Alors là ça a été une découverte fabuleuse. La première lame palynologique, c’était dans un paléosol des Torngat; j’avais l’impression de découvrir le monde. C’est vrai, c’est comme si on rentrait dans un nouveau monde. J’ai adoré.
J’ai fait mes armes avec Peta Mudie qui a certainement joué un rôle; ça a été une expérience.
En Europe, ça a été Jean-Louis Turon. Auparavant, les dinoflagellés étaient très méconnus. Les gens connaissent le mot mais sans plus. Peta m’avait aiguillée au début, mais c’est surtout Jean-Louis Turon qui venait de finir sa thèse qui m’a bien aidée sur les dinoflagellés.
Et j’ai eu la chance de suivre un cours avec Bill Evitt à Stanford. C’était au cours de mon post-doc. Je me suis dit qu’il fallait que j’en apprenne davantage sur la morphologie comme telle, et je suis allée passer deux semaines à Stanford pour un cours intensif avec Bill qui était déjà, je crois, à la retraite et émérite. Cela a vraiment été très formateur : j’ai appris beaucoup de choses sur la tabulation, les archéopyles, et le fondamental qu’on n’utilise peu dans le Quaternaire parce qu’on a une diversité qui est vraiment réduite par rapport au registre fossile. Il y a des formes magnifiques dans le Crétacé par exemple, des morphologies marquées par des tabulations, les formes qui sont cavates, très diverses… En termes de morphologie et de diversité, il y a beaucoup plus de choses à regarder dans le Crétacé que dans le Quaternaire.
Enfin, il y a Joël Guiot pour tout ce qui est traitement de données. Sans lui, je serai encore en train de faire de la description de diagramme de façon qualitative. J’aurais peut-être été explorer de moi-même, mais il a donné un sacré coup de main.
Quelles qualités cherches-tu chez les étudiant(e)s gradué(e)s ? En d’autres mots, qu’est-ce qu’une étudiante ou un étudiant qui t’approche pour une maitrise ou un doctorat devrait mettre de l’avant pour maximiser ses chances ?
Sans hésitation, la curiosité.
Quand un étudiant est en cours, qu’il a des données devant lui et qu’il me dit : « là il y a quelque chose que je ne comprends pas, il faut absolument que j’aille plus loin pour comprendre ». À ce moment-là, je me doute que j’ai un chercheur en face de moi et j’adore ça. J’entends davantage « qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire ? », mais ça arrive de temps en temps. Et parfois, les étudiants qui d’emblée sont vifs et s’expriment beaucoup font flop dès la première épreuve, alors que ceux qui paraissent au premier abord plutôt réservés, qui ne disent pas grand-chose si ce n’est « ah moi j’aimerais bien un peu aller explorer davantage », à un moment donné, ils arrivent dans ton bureau avec quelque chose de nouveau et intéressant. Mais vraiment, il est quasiment impossible de jauger un étudiant avant de commencer à travailler ensemble.
Peux-tu partager le secret de ton succès ? Est-ce affaire de se poser les bonnes questions, de s’entourer des bonnes personnes… ou de se saturer le système de caféine ?
Pas le café, non… Difficile question. Je ne sais pas ce qu’on appelle succès. Pour le moment, il y a tellement de choses que j’ai l’impression de pas avoir fini, qui sont en suspens, que la notion de succès semble tout à fait relative.
Je dirais que d’abord, il faut sortir de sa zone de confort. Là où ça a bien marché, c’est quand j’ai travaillé à l’intersection entre les disciplines – là il y a un terrain fertile. Passer du milieu terrestre au milieu marin, se rendre compte que les enjeux sont différents, essayer de d’utiliser ce qu’on connaît du milieu terrestre pour le milieu marin, alors que les océanographes n’ont jamais regardé les choses de cette façon-là… Travailler avec des taxonomistes mais ensuite passer à un nouveau traitement de données qui n’a rien à voir…
Ne jamais s’arrêter sous le prétexte des critiques, parce qu’on en a toujours. Dès qu’on fait quelque chose de nouveau, on est critiqué, mais on avance, et ça finit par fructifier. J’ai subi beaucoup de critiques, et je crois que d’autres se seraient arrêtés. Donc une forme de persévérance… et bien sûr, couplée à la curiosité.
Bien que tu n’aies pas été impliquée officiellement dans la supervision de mes travaux de recherche de 1er cycle et de maîtrise, je suis issu de ton « école » par l’intermédiaire d’André Rochon. Dans toutes nos interactions au GEOTOP, tu as toujours réussi à valoriser mes contributions et à me faire sentir que mes efforts étaient importants. Quels conseils peux-tu fournir aux chercheurs – jeunes et moins jeunes – pour promouvoir des relations saines et productives avec les étudiant(e)s qu’ils (ou elles) dirigent ?
Je suis contente d’entendre que j’ai pu t’encourager. Déjà, respecter l’autre qui est en face de nous, qui est une grande personne, un adulte. Encourager celui qui veut aller plus loin, toujours. L’écoute est primordiale à chaque étape.
Quel est ton palynomorphe préféré ?
J’ai commencé par le pollen, j’adore le pollen. Mais je crois que les dinoflagellés exercent une attirance particulière en raison de leur morphologie, leur façon de pas être symétrique… Pour moi sont des objets qui sont assez uniques, assez étranges. J’ai un faible pour le genre Impagidinium. J’aime travailler en milieu de basse latitude pour voir beaucoup d’Impagidinium qui sont des indicateurs intéressants. Au moins dans le Quaternaire, Impagidinium a des traits de caractère qui sont plus reproductibles que Spiniferites, par exemple, qui a beaucoup plus de variation intraspécifique.
Une de tes contributions majeures aux domaines de la palynologie marine et des géosciences du Quaternaire, est le développement des fonctions de transfert qui permettent des estimations quantitatives des paramètres de surface à partir des assemblages de kystes de dinoflagellés dans les sédiments, en s’appuyant sur une vaste base de données de référence. Quelle est la prochaine étape dans leur développement ?
Ce serait bien d’aller à l’échelle globale, et je pense qu’on y arrivera. Par contre, on a de moins en moins de gens qui font de l’observation et de l’acquisition de données. On a de plus en plus de gens qui font des biomarqueurs, de l’ADN. J’ai un peu peur que le type d’observation que l’on fait ne soit un peu désuet.
Si je devais développer un nouveau laboratoire aujourd’hui, je m’arrangerais pour jumeler l’observation avec les biomarqueurs. Et question pratique, ça prend une journée pour étudier une lame, alors que les analyses de biomarqueurs sont beaucoup plus rapides. Donc il serait peut-être prudent de faire du débroussaillage avec des traceurs biomarqueurs qui répondent à des questions spécifiques, avant de sortir notre vieille artillerie.
Sans prétendre prédire le futur, penses-tu que l’intelligence artificielle va bénéficier ou nuire à la recherche en géosciences – je pense à la palynologie mais aussi à tout l’éventail des approches pratiquées au GEOTOP ?
Eh bien, les deux, mon commandant. C’est un outil qui est fabuleux. Puis on s’en sert déjà d’une façon ou d’une autre. On pourra peut-être reconnaître automatiquement nos objets au microscope. L’analyse automatique des objets est d’ailleurs un sujet qui m’intéresserait à développer mais c’est très difficile. C’est beaucoup plus rapide maintenant pour faire une revue de littérature; avant, il fallait aller à la bibliothèque, commander les articles… Par contre, tout ce qui n’est pas numérisé n’existe plus, et je crains que beaucoup de connaissances ne soient en train de s’effacer. Peut-être que nous, qui faisons la transition du monde avant AI au monde AI, devrions essayer de numériser tous les vieux documents.
Maintenant on ne sait plus où regarder – on est noyé par l’information, la désinformation, même dans les publications. Les éditeurs ont des problèmes en ce moment : ils reçoivent plein de manuscrits qui sont des copies de créations artificielles, donc là on a un vrai problème. Et comme enseignant, c’est affreux. Avec l’intelligence artificielle, on ne demande plus de travaux écrits aux étudiants parce qu’on sait pas qui les écrit, donc ça nous complique la vie. On ne fait plus passer d’examens normaux, on revient au papier ou au crayon… mais les étudiants ne savent plus écrire à la main et la syntaxe est souvent mauvaise. Il faudra probablement se limiter à des vrai-ou-faux ou des questions beaucoup plus simples.
C’est donc un bilan mitigé, mais c’est à nous de faire en sorte que l’intelligence artificielle nous ouvre plus de portes qu’elle n’en ferme!